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Interview

Tagada Jones, la rage indemne

18 nov , 2015  

Les projets, Charlie, l’environnement, la tournée… Discussion à bâtons rompus avec Niko et Stef, les deux membres historiques du groupe de punk hardcore Tagada Jones, avant leur concert au Trabendo, cet été à Paris.

 

Le Bouillon : Pour commencer, quel est le processus de composition au sein du groupe ?

Niko : En général, j’arrive avec des riffs, et ensuite, on met ça en place tous ensemble dans le local de répé. Chacun amène sa sauce, son petit plan, sa structure, le plan de basse, la batterie, et ensuite, je fais les paroles dessus. A un moment, des gens de l’extérieur s’étaient proposés pour faire des paroles, mais c’est compliqué, parce qu’on a toujours été un groupe hyper engagé, et on ne peut pas vraiment tricher. Et puis, ça n’a jamais bien collé, quand des gens ont proposé des choses comme ça. Même, il y a une certaine habitude de découpage des syllabes qui fait que des gens qui sont vraiment dans l’écriture pure et dure (nous, ce n’est pas notre thème, nous, on écrit, on fait passer des messages avec un texte le plus clair possible, c’est du parler, quasiment), ça ne va pas. Et comme on chante très très vite, il faut organiser d’une certaine manière, sinon je sais que les gens ne vont pas comprendre. Donc d’une manière générale, c’est moi qui écris les paroles, et on regarde après pour changer des choses.

 

Le Bouillon : Quand les paroles sont écrites après la musique, le sujet est déjà plus ou moins choisi avant ?

Niko : Certaines fois oui, d’autres pas du tout. Parfois, de réécouter le morceau, ça va me donner envie de parler, et puis notre vie de tous les jours nous inspire beaucoup. On a un exemple flagrant : on s’est retrouvés, juste après les attentats du 11 janvier, à Berlin, porte de Brandebourg, il y avait 18 000 personnes à manifester avec « Je suis Charlie ». Le fait d’être en Allemagne et de voir ça, on s’est dit : « On ne peut pas ne pas réagir ».

Stef : Le fait de voir des allemands « Ich bin Charlie », « Je suis Charlie », balancer des crayons pour défendre la liberté d’expression, franchement, j’ai trouvé ça touchant.

Niko : Ces attentats là, c’est atroce (on est déjà en train de dériver de ta question), mais il y a quand même un truc positif avec tout ça, c’est qu’il y a eu un énorme mouvement de solidarité. Par rapport à ça, tout le monde est descendu naturellement, même s’il y a des gens qui ont essayé de faire de la récupération, c’est normal, mais l’élan primaire, ce sont des gens qui sont descendus, qui avaient envie de défendre la liberté d’expression. C’est aussi simple que ça. C’est pour ça que ce jour là, on s’est dit qu’on allait faire un morceau [« Je suis démocratie », voir clip ci-dessous]. Là, par exemple, il y avait déjà les paroles, les idées, quand on a composé la musique. C’est l’inverse. Il n’y a pas de règles, dans la composition.

Le Bouillon : Tu parles de « Je suis démocratie » : elle nous a donné l’impression d’une chanson écrite avec un certain recul. Est-ce que vous étiez Charlie, et est-ce que vous l’êtes toujours ? On pourrait croire que vous prenez de la distance avec ceux qui se désolidarisent du mouvement.

Niko : « Je suis Charlie », oui, parce que ce jour là, on a eu cette sensation d’avoir vécu un mouvement fort. D’une, Charlie Hebdo, c’est quelque chose. Stef, je ne sais pas s’il a raté un numéro depuis le début, on lit toutes les semaines dans le camion.

Ce qui est sûr, c’est qu’il ne faut pas avoir honte. « Je suis Charlie », c’est la liberté d’expression. On n’est pas tout le temps obligé d’être d’accord, mais ce n’est pas pour autant que les gens n’ont pas le droit de décider ce qu’ils veulent. C’est clair et net. On a fait le morceau « Je suis démocratie », parce qu’on a quand même la chance de vivre en démocratie, et on se rend compte, si on n’est pas trop con, que les libertés se réduisent comme peau de chagrin tous les ans. Nous, on est nés dans les années 70, les années de la liberté. Depuis, les libertés ne font que rétrécir, c’est une évidence. Il faut essayer de se battre pour en conserver un maximum le plus longtemps possible.

Stef : On est de plus en plus surveillés, même si on ne le remarque pas. Finalement, « 1984 », on a beau être en 2015, on en n’est pas loin.

Niko : On aurait voulu faire plus d’esbroufe, on aurait fait « Je suis islam », parce qu’on se rend bien compte qu’il y a un gros dilemme chez les français par rapport à ça. Mais nous, on a toujours été anti religions : on n’est pas plus islam que catholicisme. Mais il faut arrêter avec ça, il y a je ne sais pas combien de centaines de milliers de gens qui pratiquent, ils ne sont pas islamistes pour autant. Il y a un gros amalgame. Il y a surtout des gens qui ont utilisé le message « Je suis Charlie » à des fins d’extrême droite, notamment.

Stef : Ça reste le même problème : la religion, si les gens la pratiquent à titre privé et que ça n’empiète pas trop sur la vie communautaire et sur la vie en société, ce n’est pas plus dérangeant que ça. Mais quand les gens la pratiquent d’une manière rigoriste, que ce soit la religion catholique, ou même bouddhiste ou ce que tu veux, ça devient des gros connards, des intolérants et des fachos. Ces temps-ci, dans l’islam, il y a une mouvance qui est ultra violente et ultra débile, il faut bien le reconnaître. Déjà, avec les talibans, je pensais : « Putain, ceux-là, c’est des sacrés connards ! ». Après, quand tu vois Al Qaida et Daesh, tu te dis, putain, jusqu’où on va aller ? Daesh, ils ont dit qu’ils déclaraient la guerre à la musique. Ils avaient foutu des instruments de musique qu’ils avaient trouvés dans des baraques : tu avais une batterie, une basse, tout ça, et ils avaient foutu le feu. C’est pas surprenant, parce que ça fait longtemps qu’ils font la guerre à l’intelligence, et ils la gagnent… Comme disait Brassens, « quand on est con, on est con » !

 

Le Bouillon : Pour revenir à un sujet plus terre à terre, est-ce que vous avez du matos de prédilection, que vous emmenez chacun avec vous ?

Stef : Une patte de lapin. J’ai arrêté le fer à cheval parce que c’était trop lourd.

Niko : Il a un chapelet qu’il se fout dans le cul, mais ça, on le dit jamais. Non, mais notre matos de tournée : nos amplis, batterie, guitares, et puis c’est tout. On n’est pas ultra matérialistes non plus. Il y a 3 ans, un mec de chez Yamaha nous a vus au festival des Vieilles Charrues. Il n’était pas du tout venu pour nous voir nous, et puis il a trouvé ça super. Il est venu nous voir à la sortie de scène, et nous a dit qu’il aimerait bien nous endorser [utiliser le groupe pour faire une publicité de la marque, ndla]. Ils nous endorsaient déjà en batterie, mais là il voulait vraiment tout le groupe. Nous, on a dit : « On s’en fout un peu mais on veut bien essayer ». Et c’est vraiment parce que le matos nous a super plu, qu’on l’a trouvé même mieux que nos guitares Gibson, qu’on les a prises. Mais après, ça ne nous a pas fendu le cœur d’avoir déposé la guitare. On n’est pas très matérialistes, aucun de nous.

 

Le Bouillon : Est-ce que c’est important pour vous de travailler avec un label indépendant, AT(h)OME en l’occurrence ?

Niko : On est vraiment issus du milieu alternatif, enfin des cendres du milieu alternatif. Ceux qui nous ont donné envie de créer Tagada Jones, c’est les Béru, les Parabellum, les Sheriff, la Mano Negra, bref, le mouvement alternatif. Or, ce mouvement alternatif là véhiculait des valeurs hyper indépendantes, et on a commencé à faire de la musique avec cette idée là. En plus, comme on a toujours été très militants, revendicatifs, on a dès le départ fait notre propre label et notre propre structure de tournée. 20 ans après, aujourd’hui, ça existe toujours, on l’a développé, et la structure de tournée a pris le dessus, puisqu’on fait tourner une trentaine de groupes français, et près de 150 artistes internationaux. On produit toujours nos disques, mais on n’a plus le temps de les exploiter. C’est pour ça que depuis 3 ans, on travaille avec AT(h)OME, un autre label indépendant. On fait la prod, et ils font les licences, et c’est hyper important pour nous. Au tout début, on avait une proposition pour signer sur une major, Sony, à l’époque, et on avait dit non tout de suite. Le résultat, c’est que ça a mis beaucoup plus de temps que si on avait signé, parce qu’ils auraient mis beaucoup d’argent, des gros budgets. Mais je compare souvent ce qu’on a fait à plein de petits cailloux qu’on a mis les uns après les autres, qui font que 20 ans après, on est là, ça fonctionne, on se retrouve à partager des scènes où on est la tête d’affiche, et tous les mecs qui sont têtes d’affiche avec nous ou de même niveau, c’est des groupes qui ont été sur des major companies. On est un des derniers groupes à n’être jamais passé sur une major, à n’avoir jamais eu beaucoup de promo, et c’est une fierté pour le groupe. Je fais énormément de formations pour les jeunes groupes, et je leur dis souvent : « C’est possible de le faire tout seul, surtout aujourd’hui, c’est la crise pour les tourneurs, les labels, ils ne vont pas vous signer. Donc allez-y, mais ça prendra du temps. Il faut être conscient dès le départ que ça ne va pas arriver du jour au lendemain ».

Stef : Comme l’industrie du disque s’est un peu écroulée, c’est la revanche des indépendants aujourd’hui. Et puis vu la musique qu’on fait, si on veut pouvoir dire ce qu’on veut, en général…

Niko : Oui, on a vu ça sur les groupes qui ont commencé en même temps que nous. Premier album, on leur laissait faire ce qu’ils voulaient. Deuxième album, on commençait à les aiguiller vers ce qui était à la mode, ce qui les éloignait de leur musique naturelle. Eux, ils bloquaient, en disant qu’ils ne voulaient pas sortir les projets, enfin bref, ça a cassé plein de groupes.

 

Le Bouillon : Tu parlais tout à l’heure des influences, Bérus, Claude François…

Niko : Beaucoup. Demis, aussi.

Le Bouillon : Aujourd’hui, est-ce qu’il y a des groupes qui vous inspirent ?

Niko : Indirectement, tu es toujours inspiré par ce qui t’entoure, même si tu ne t’en rends pas vraiment compte. Nous, il y a un truc très concret qui s’est passé. On a fait le Bal des enragés avec Parabellum, Lofofora, Poun des Black Bomb A, VX des Punish Yourself, bref, avec plein de gens. Et sur tous les albums qui sont sortis post Bal, de tous les groupes, il y a eu un petit truc en plus, parce qu’on a joué des centaines de fois ensemble des choses qu’on ne jouait jamais. Donc indirectement, ça nous a influencés, c’est normal. Ce qu’on écoute aussi nous influence, mais on ne peut pas dire que Tagada, c’est la continuité musicale d’un groupe comme les Béru, les Sheriff, alors que c’est eux qui ont fait qu’on a commencé à faire de la musique. On a été prendre notre propre voie, et c’est ce que chaque groupe devrait faire. Ça reste des inspirations ; on n’est pas un groupe sous influence.

Stef : Pour le trip, on est vraiment influencés par ces groupes là. Mais au niveau de la zique, on va plus chercher dans les trucs américains, ou internationaux, quoi. On mélange du punk, du hardcore, du metal, on fait une grosse tambouille avec ça. On ne s’arrête pas à se dire : « On veut à tout prix que ça sonne punk ». OK, ça va sonner punk, mais s’il y a un bon son, on ne va pas dire : « Ça ne sonne pas punk, on ne va pas le prendre ». Un bon riff, c’est un bon riff.

 

Le Bouillon : Vous avez une musique énervée, qui revendique et critique. Mais qu’est-ce qui, aujourd’hui, vous rend optimistes pour l’avenir ? Des choses qui vous font rire ?

Niko : Je vais te faire toute l’histoire. On a commencé à faire des morceaux écolos. On était sans doute le premier groupe punk à faire des morceaux écolos, et tout le monde se foutait de notre gueule en disant que c’était pas punk de chanter pour la nature. Aujourd’hui, tu vois même à la télé des pubs où le fond même de la pub, c’est que la grosse marque industrielle essaie de se faire passer pour la plus écolo et naturelle possible, pour que les gens achètent. Ça veut quand même bien dire qu’il y a eu un énorme changement de mentalités.

Stef : C’est un leurre.

Niko : Non, c’est pas un leurre, il y a eu un changement. Maintenant, on va essayer de faire croire que c’est le plus écolo pour que les gens achètent, ça veut juste dire que le fond, c’est que les français et les pays développés dans un premier temps ont changé de mentalité. Les jeunes, même nous, même nos parents ont cette prise de conscience : on va faire attention à la bonne bouffe, on ne va plus mettre n’importe quoi comme produit dans le jardin… Evidemment, pour l’industrie, c’est hyper long pour que ça change, mais il y a eu une prise de conscience. A un moment, j’ai même dit : « On arrête de faire des morceaux là dessus ». Puisqu’il y a eu une prise de conscience, à partir de ce moment là, c’est pas la peine de ressasser. Le boulot, il est fait, et naturellement, ça va faire son chemin.

Stef : Moi il y a un truc qui me rend optimiste. D’habitude, on ne fait pas confiance aux politiques, qui sont surtout là pour avoir le pouvoir et faire leur tambouille, leur petite carrière, sans finalement faire grand chose. Il y en a une qui m’a épaté il n’y a pas longtemps, c’est Ségolène Royal : elle est allée dans un supermarché et elle a déclaré la guerre à Monsanto en disant que le RoundUp c’tait terminé. Le RoundUp, c’est quand même une saloperie, une molécule qui reste dans la terre pendant une centaine d’années, voire plus, et qui grille tout. Et vu la vitesse à laquelle ça crame les plantes, on peut se demander ce que ça fait sur nous à haute dose.

Niko : Oui, je crois que c’est interdit depuis début juillet, en France.

Stef : Quand j’ai vu qu’elle avait fait ça, j’ai applaudi des deux mains.

Niko : Quand on avait fait le morceau « Ecowar » là-dessus, c’était suite à un voyage au Québec. Les mecs nous expliquaient qu’en Amérique du Nord, c’est tellement des enculés, Monsanto, qu’ils ont vendu des graines quasi à toute le monde, et ensuite, les agriculteurs récupéraient les graines sur la plante, et re semaient l’année suivante, sans acheter la graine. Du coup, Monsanto, avec des avions, balançait du RoundUp partout, et tu avais ceux qui résistaient parce qu’ils avaient bien payé, ceux qui ne résistaient pas parce qu’ils n’avaient pas pris les graines, donc la prochaine fois ils seront obligés d’en acheter, et surtout, ceux où ça résistait alors qu’ils n’avaient pas acheté les graines. Ils sont allés leur coller un procès parce qu’ils avaient de fausses graines. On marche sur la tête.

Stef : Normalement, ça devait sauver des gens de la faim, au début, quand c’est arrivé. Quel mensonge !

Le Bouillon : Quels sont les projets de Tagada Jones ?

Niko : On tourne jusqu’à fin décembre ; on arrivera quasi à 200 dates depuis la sortie de l’album, ce qui est plutôt cool. Dès février, on repart avec le Bal des enragés. Le Bal des enragés, c’est quasi un accident. Un jour, avec Tagada Jones, on a fait un concert de soutien pour un festival qui n’avait pas pu avoir lieu à cause d’intempéries. Ça a permis à l’asso de se relancer, ils ont pu ré embaucher leurs salariés permanents grâce à ce concert, remettre une édition du festival l’année suivante. Ils nous ont invités à clôturer le festival avec une carte blanche. On leur a dit : « On fait une heure de Tagada, et puis après on va inviter des copains, on va faire des reprises ». Le Bal des enragés est né comme ça, de manière incroyable. Ça a été un déclic, parce qu’aussi bien nous en tant que musiciens que notre équipe technique, les organisateurs, le public : tout le monde a trouvé ça génial. On s’est dit : « OK, on fait une tournée ». Depuis, c’est la troisième tournée, et on a quasi 9 mois l’année prochaine bloqués que pour le Bal. Il va y avoir 50 ou 60 dates, un album live qui va sortir chez AT(h) OME aussi, qu’on produit avec les Enragés. Ensuite, on se laissera sûrement 2 ou 3 mois de repos pour composer un album Tagada, et il y aura un nouvel album Tagada en 2017.

 

Le Bouillon : Dernière question, question de fond : est-ce que vous avez un autocollant « A l’aise Breizh » derrière la camionnette de tournée ?

Niko : Non ! Il y a trop de gens qui ont ça, on se dit qu’ils ne sont pas tous bretons, c’est pas possible. Tous les touristes qui viennent en Bretagne viennent avec l’autocollant.

Stef : Il y en a quand même moins que les autocollants Corsica Ferries.


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