Arthur-Moriarty

Festival,Interview

Arthur, Moriarty : interview à base de création, liberté et droits d’auteur…

23 oct , 2015  

Le Bouillon a longuement échangé avec Arthur, membre du groupe franco-amércain Moriarty, sur de nombreux sujets. Voici une version légèrement allégée de nos échanges, qui ont eu lieu au Cirque Jules Verne à Amiens dans le cadre du festival Festiv’Art.

Le Bouillon : Parlons de votre dernier album : il s’intitule Epitaph, en référence donc à ces courtes phrases qu’on fait inscrire sur les pierres tombales. A qui ou à quoi fait référence cette épitaphe ?

Arthur : Nous avons un tropisme certain pour le lugubre, parce que c’est facile, je pense.

Le Bouillon : L’album n’est pas lugubre.

Arthur : Non, pas l’album. Mais c’est le deuxième point : nous aimons être contradictoires. La chanson la plus joyeuse du disque s’appelle Reverse ; quand on voit le clip, on comprend que la chanson est absolument lugubre, malgré un air plutôt joyeux. On essaie d’éviter d’aller dans des directions trop claires. Musicalement, c’est pareil : si l’un propose une direction, un autre va essayer d’en proposer une autre. Tant que tout le monde n’est pas convaincu, nous ne faisons pas la chanson. Ce soir, nous pourrions chanter 50 chansons ! Mais celles que nous allons jouer sont celles dont tout le monde est content. On est plus un groupe de « dissensus » que de consensus.

Le Bouillon : Voyez-vous une forme de continuité dans votre discographie ? Si oui, de quelle manière Epitaph, le petit dernier, s’y inscrit-il ?

Arthur : Je reviens en arrière, par rapport à Epitaph. Nous aimions bien ce mot, d’une part. D’autre part, nous ne faisons jamais rien théoriquement ; nous sommes toujours dans l’intuition, et trouvons ensuite des justifications théoriques. C’est comme pour le nom Moriarty : au début, c’était juste parce qu’on lisait un bouquin de Jack Kerouac. Après, on s’est rendu compte que c’était le nom d’un clan Irlandais et que cela signifiait « l’homme qui vient de la mer » ; il y a aussi le personnage dans Sherlock Holmes, la doublure de Marilyn Monroe… De nombreux échos que nous n’avions pas anticipés, et qui cristallisaient des choses que nous aimions bien. Epitaph, en en parlant, nous nous sommes rendus compte que ce que nous laisserions sur cette Terre, ce sont nos disques, justement. Nos épitaphes sont nos disques.

Le Bouillon : Le disque Epitaph en est une, d’épitaphe.

Arthur : Exactement, on peut le dire comme cela. La continuité dans nos disques ? Nous avons l’impression de faire toujours très différents, et les gens trouvent que c’est assez proche, c’est comme ça. C’est subtilement différent. Ce disque a été tout de même été nourri de l’expérience de scène. De plus, nous reconfigurons en permanence pour tromper l’ennui. Là, Vincent, qui était à la batterie, est passé à la basse. Moi je suis passé aux claviers. Je crois beaucoup à l’amateurisme. La découverte m’est venue en faisant des ateliers avec des gamins à Boulogne-sur-Mer : je me rendais compte qu’en approchant un instrument qu’ils ne connaissaient pas, il y avait une immédiateté, en dehors des bonnes pratiques imposées par les lois de l’instrument. J’ai connu cela avec l’harmonium que nous avons ramené d’Inde. Evidemment, quand je joue devant des Indiens, ils sont choqués, parce que « ce n’est pas du tout comme ça qu’on fait ». De même, Thomas a commencé à jouer de la guimbarde sans prendre spécialement de cours. Le dernier disque est le fruit de cette plongée dans des instruments que nous ne connaissions pas très bien. Cela permet aussi de rester simple.

Le Bouillon : On n’est pas agressé par un flot d’albums de Moriarty : est-ce que vous sortez un album seulement quand cela vous semble le moment ?

Arthur : On se dit ça, mais on sort tout de même un album tous les deux ans.Arthur-Moriarty-2

Le Bouillon : Cette impression provient peut-être du fait que le premier album est sorti assez tard.

Arthur : Oui, le premier a mis du temps.

 

Le Bouillon : Vous avez créé votre propre structure de production [Air Rythmo, ndla]. Cela vous permet-il de préserver votre liberté, notamment en ce qui concerne le calendrier ?

Arthur : Pour être honnête, je pense que cela ne change pas grand-chose, même en ce qui concerne la liberté artistique. C’est à peu près la même chose que notre ancien label, Naïve. Par contre, cela nous permet de rester à l’écart de toutes sortes de propositions qui pourraient être diaboliques : faire de la musique pour la pub, etc. Comme on n’est pas « dans la place », avec les gens de l’industrie de la musique, les gens ne pensent pas à nous, et c’est très bien. Ce genre de pratique peut en effet vraiment démolir des groupes, je l’ai déjà vu. On est très content d’être comme dans la petite cabane à l’écart du village. On est resté un an dans une maison de disque. L’idée d’une maison de disque, c’est de faire de l’argent, donc on reçoit des propositions assez aberrantes.

Le Bouillon : Etiez-vous libres de les refuser ?

Arthur : On est libre, bien sûr. Mais on était un peu naïf, alors. Aujourd’hui, ce qui est génial, c’est que nous avons les deux casquettes, et en tant qu’artistes, on peut se dire que nos cachets ne sont pas suffisamment élevés. Mais en tant que maison de disques, on va se rendre compte de la réalité. Cela permet de comprendre et de relativiser. De nombreux artistes deviennent un peu paranoïaques, et ont l’impression de se faire arnaquer (c’est parfois le cas…) ; là, nous savons la réalité économique. C’est là qu’on se rend compte que la musique est ultra subventionnée, par exemple, chose que nous n’imaginions pas.

Le Bouillon : On retrouve des éléments communs à vos disques, mêmes s’ils évoluent. L’un de ces éléments est l’anglais, qui vous rapproche tous. Est-ce une évidence culturelle, ou une recherche d’universalité ?

Arthur : Mes deux parents sont américains. Depuis que je suis petit, je rêve en anglais. Donc pour moi, c’est une évidence. Pour les autres, il y a l’importance de la culture musicale. Nous sommes particulièrement peu connaisseurs, de par notre éducation, de chansons françaises. Nos parents n’écoutaient pas la radio, et ne possédaient pas de disques français. Rosemary [la chanteuse de Moriarty] a tout de même un peu plus de culture musicale française. Cela paraît naturel d’écrire en anglais, nous ne nous sommes jamais posés la question. Par contre, cela a longtemps été un frein. On nous disait, dans l’industrie du disque, que cela ne marcherait jamais. Et par chance, nous sommes arrivés avec une espèce de vague de chanteurs de qualité internationale qui chantaient en anglais. C’était l’air du temps.

Le Bouillon : Un peu comme les Ramones, on trouve parfois dans vos biographies vos prénoms accolés au nom Moriarty. Paradoxalement, chacun a pas mal de projets hors Moriarty. Alors, Moriarty, est-ce que c’est un peu comme rentrer à la maison ? Est-ce la base, ou une formation parmi d’autres ?

Arthur : C’est une bonne question. Je pense que Moriarty est notre névrose : c’est ce qui est en nous, qu’on le veuille ou non. Cela peut sonner négatif, mais ça ne l’est pas, il y a beaucoup de bénéfices secondaires a cette névrose. Nous avons grandi ensemble avec Moriarty. On ne s’attendait pas du tout à ce qui est arrivé, aller dans le monde entier juste avec un tout petit CD. Je ne sais pas si on peut dire que c’est une base ; en tout cas, c’est notre histoire.

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Le Bouillon : Le parcours de Moriarty est égrené de petits éléments ou évènements qui manifestent une envie de simplicité et d’immédiateté, qu’il s’agisse de votre configuration scénique, ou certains enregistrements très spontanés. Ces évènements sont-ils anecdotiques, ou est-ce une volonté toujours actuelle et tenace ?

Arthur : Nous sommes à la fois très spontanés et simples, et à la fois extrêmement compliqués. Nous composons à 7 (même si nous sommes 6 sur scène), et chaque voix a la même prépondérance, ce qui crée des situations très compliquées. Mais parfois, cette complexité se résout dans une spontanéité et une simplicité sur scène.

Effectivement, l’un des dispositifs scéniques qui permet de communiquer (et je pense que ce soir, vu l’acoustique de la salle, on va commencer comme cela) est de jouer devant un seul micro. Ce n’est pas le cas lors de tous les concerts, et lorsque c’est le cas, nous ne jouons pas tout le concert comme cela. Cela permet de résoudre les problèmes de communications, puisqu’on s’entend. Souvent, lorsqu’on joue à des postes séparés, cela engendre des problèmes de communication, parce qu’on s’entend moins bien. Je pense que beaucoup de groupes devraient passer par ce micro unique, parce qu’on se rend compte de plein de choses. Par ailleurs, nous n’avons pas de set list déjà établie. La set list s’établit en fonction du public, aussi. Il y a des éléments très simples, comme le prix du billet d’entrée, qui filtrent l’âge, les catégories sociales…

Le Bouillon : Vous faites une étude de marché avant chaque concert ?

Arthur : Oui. Tout le monde n’est pas d’accord avec moi, mais il se trouve que c’est souvent moi qui prends en charge la set list, et quand il y a une première partie, comme ce soir, j’aime bien venir voir comment ça réagit. En général, la set list est imprimée 10 minutes avant le concert.

Le Bouillon : Lorsqu’on devient un groupe attendu et connu, on peut attendre de vous des passages obligés : comportements, agenda, présence… Parvenez-vous à garder une vie spontanée ?

Arthur : Cela dépend qui, et à quel moment. Mais je n’ai pas le sentiment que nous soyons phagocytés. Depuis 2008, quand nous avons quitté le label dont nous avons parlé tout à l’heure, nous sommes retournés à notre cabane à l’écart du village, et on y est bien. Je n’ai pas l’impression d’être pris dans une cascade infernale. Par contre de nombreux artistes sont pris dedans… Beaucoup sont aussi dans des tours d’ivoire, et ne s’en rendent pas compte.

Le Bouillon : C’est un sujet important, quand une passion devient alimentaire, on peut en arriver à détester ce qu’on a auparavant adoré.

Arthur : Bien sûr. La dernière fois, j’étais à une séance SACEM lors d’un festival du film documentaire dans un petit village en Ardèche. Le type de la SACEM m’a tellement énervé que j’ai fini par sortir ce que j’avais au fond de moi, à savoir que les droits d’auteur étaient faits pour les gens qui n’avaient pas d’imagination. Les droits d’auteurs détruisent beaucoup de groupes. Pour notre chanson Jimmy, qui a bien fonctionné, nous avons décidé de toute partager à parts égales, parce que ça commençait à faire des histoires. De nombreux groupes se font avoir, parce qu’au début, tu ne te rends pas compte, mais à un moment, il faut déterminer qui a écrit quelle chanson. Et là, il peut y avoir des histoires, surtout quand la composition est collective. Le concept même de droits d’auteur me semble très destructeur. Même si j’ai comme allié Apple et Google, au fond, je me sens plutôt anarchiste sur le sujet. Collectivement, les autres ne sont pas forcément d’accord avec mon point de vue. Mais il existe des sites qui refusent le droit d’auteur, avec des artistes qui vont dans cette direction. Le problème, c’est que Google et Apple ne sont pas les meilleurs alliés du monde.

Le Bouillon : Moriarty se nourrit beaucoup de littérature et de voyages (les deux n’étant pas incompatibles). Quel pourrait être le prochain voyage collectif, qu’il soit musical et littéraire ? Quelles terres souhaiteriez-vous explorer en tant que groupe ?

Arthur : En général, ce sont des gens qui viennent à nous et apportent des projets. Récemment, nous avons fait une fiction radiophonique basée sur Le Maître et Marguerite, pour France Culture. Avant, c’était un metteur en scène qui nous a inspiré. Donc pour la suite, je ne sais pas. L’idée ne vient jamais de nous, comme un oxygène extérieur qui vient et nous appelle. En général, c’est lié aux lieus où nous allons. Là, nous allons aller en Turquie, au Portugal, en Italie, donc on va voir ce qui se passe là-bas. Par exemple, le fait d’aller en Inde et d’y acheter un harmonium a influencé l’album, où on retrouve beaucoup d’harmonium.

Le Bouillon : Avez-vous vous réorchestré des chansons en y insérant de l’harmonium, par exemple ?

Arthur : Cela met du temps, mais nous essayons toujours, avec plus ou moins de réussite. Une fois qu’on a une chanson d’une certaine façon, c’est vachement dur de changer. Cela arrive, mais pour d’autres, c’est difficile. Jimmy, nous n’avons jamais réussi.

Le Bouillon : Le public n’acceptera jamais :)

Arthur : Non ! Ce n’est pas comme Bob Dylan, qui ne se trouve jamais là où on l’attend en concert : il joue tout au piano, les gens sont hyper déçus, et je trouve que c’est une force de caractère. Ou d’arrogance, je ne sais pas.

 

 


One Response

  1. Victor dit :

    J’aime beaucoup ce groupe car quand je l’écoute je me retrouve tout de suite à cheval dans le Grand Canyon, du coup je l’écoute plutôt à petites doses car ça fini par faire mal au c… ;P J’aurais aimé en savoir plus sur leurs influences musicales (ce qu’ils aiment écouter) et les directions qu’ils pourraient suivre pour la suite. Perso, je kifferais vraiment qu’ils dérivent vers l’electro en tâchant de conserver cette empreinte (j’imagine très bien un remix de Reverse, ça serait top). En tout cas bon esprit, Arthur, suis d’accord pour les droits d’auteur, ça fout toujours la m… Longue vie à Moriarty !

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